samedi 26 septembre 2015

L’alimentation moderne influence-t-elle notre humeur et nos comportements ... depuis le néolithique ?

Jamais l’alimentation humaine n’a atteint un tel degré d’artificialisation. Aliments lyophilisés, pasteurisés, UHT, irradiés, cuits à haute température, bourrés d’additifs, de conservateurs chimiques. Fruits et légumes hybridés, modifiés génétiquement, contaminés de résidus de pesticides, etc. Paradoxalement, alors que les effets néfastes de cette artificialisation en termes de santé publique sont patents, jamais les preuves scientifiques qui montrent que nous sommes beaucoup mieux adaptés à une alimentation sinon crue du moins peu transformée n’ont été aussi nombreuses. Les recherches progressent à grand pas dans le domaine de la digestion. Elles dévoilent chaque jour la complexité des mécanismes biochimiques qui sont en jeu. Des mécanismes inscrits dans nos gènes depuis la nuit des temps et qui sont parfois peu compatibles avec les nouvelles compositions moléculaires de l’alimentation transformée et aseptisée.

Nous devrions garder à l’esprit que ces mécanismes se sont mis en place à une époque où nos ancêtres humains et pré-humains se nourrissaient de ce qu’ils trouvaient dans la nature à l’instar de ce que font tous les animaux. Ainsi, au cours des 99% de son histoire biologique notre lignée humanoïde a traversé des ères climatiques chaudes et glaciaires et s’est déployée dans tous les milieux du globe sans apprêter sa nourriture. C’est dans ce contexte que s’est formé notre système digestif. Ce n’est qu’à partir du néolithique que les choses ont changé, il y a de cela quelque dix millénaires, avec l’introduction du blé et du lait et la généralisation de la cuisson. Un changement progressif à notre échelle humaine puisqu’il s’est étalé sur environ deux millénaires. Mais un changement brutal et récent à l’échelle de notre lignée puisqu’il se réalise lors du dernier pourcent de notre histoire biologique. Nous pensons parfois que, jusqu’à l’époque moderne, ces changements n’étaient pas si importants et que nos aïeux s’y étaient adaptés, que ce sont surtout les nouveaux aliments modernes qui posent problème. Les traces relevées sur les ossements révèlent que dès le néolithique les nouveaux aliments et la cuisson ont eu un impact sanitaire négatif sur les populations : explosion des caries dentaires, apparition maladies infectieuses, etc. Alors qu’on n’en trouve aucune trace avant cette époque charnière du néolithique, les épidémies n’ont cessé de jalonner l’histoire humaine jusqu’à nos jours. Mais ce qui caractérise le néolithique, c’est aussi le changement radical de mode de vie, de vision du monde, de société. De chasseurs-cueilleurs plutôt pacifiques vivant en symbiose avec la nature, nous sommes devenus agriculteurs-éleveurs plutôt belliqueux et constamment en lutte contre la nature. Comment cela peut-il s’expliquer ? Le changement d’alimentation est-il la cause ou la conséquence de cela ? Sur ce point il n’existe pour l’heure aucun consensus scientifique. Néanmoins les récentes découvertes pourraient apporter un début de réponse.

Ce sont les recherches sur le microbiome, nouvelle appellation de la flore intestinale, qui pourraient lever un coin du voile. Notre corps héberge un nombre impressionnant de bactéries, environ 100 000 milliard soit dix fois plus que nous n’avons de cellules. Elles sont réparties dans différentes parties du corps mais le gros du bataillon est dans notre colon. Plusieurs centaines d’espèces différentes de bactéries et de levures y cohabitent et forment un écosystème complet qu’on appelle le microbiome (ou microbiote). On sait aujourd’hui qu’il contribue à la biotransformation des aliments, en particulier les fibres, et qu’il réduit le développement de la flore pathogène. Il participe aussi à la production de vitamines essentielles. Plusieurs équipes internationales de chercheurs ont fait d’étonnantes découvertes. L’une d’elle a montré que la modification du microbiome de la souris pouvait modifier radicalement sa personnalité. Une autre équipe de l'Université McMaster a apporté des preuves concluantes que les bactéries résidant dans l’intestin ont une influence sur la chimie du cerveau et le comportement. Ce sont des avancées spectaculaires de la génomique, une nouvelle discipline de la biologie moderne, et de l’informatique qui permettent aujourd’hui d’analyser la composition microbienne de l’intestin. Elle permet l’exploration d’un territoire jusqu’alors inconnu. Les chercheurs attendent de ces nouvelles connaissances une meilleure compréhension de la nutrition. Déjà, ils ont remarqué que les individus souffrant de maladies inflammatoires chroniques ou d’obésité ont un microbiome présentant une faible diversité d’espèces bactériennes et que cette diversité peut être améliorée par des corrections nutritionnelles simples. Autrement dit, il existe un lien entre l’alimentation et l’équilibre de cet écosystème particulier qu’est le micobiome intestinal. Un lien qui pourrait expliquer des modifications de notre humeur, voire de notre personnalité. Il n’est pas exclu qu’on puisse à terme confirmer que ce lien explique la corrélation entre le changement d’alimentation amorcé au néolithique et les changements de comportements humains qui l’ont accompagné. Et comme ceux-ci se sont plutôt dégradés, cela conforterait une fois de plus l’hypothèse de notre inadaptation chronique à l’alimentation transformée.


Combien avons-nous de bactéries dans le corps ?

Gut bacteria linked to behavior: That anxiety may be in your gut, not in your head

Bacteria in the gut may influence brain development

Dossier INRA : Microbiote intestinal, nouvel organe au potentiel extraordinaire

lundi 31 août 2015

Qualité nutritive, impact environnemental : La garantie BIO ne suffit plus.

Les rayons des magasins sont pleins de produits alimentaires, souvent très artificiels dont on ne comprend pas toujours la composition, dont on ne sait pas d’où viennent les ingrédients ni comment ceux-ci ont été produits et quel impact a eu leur production sur l’environnement. Ainsi apprend-on, à l’occasion d’un reportage télévisuel, que les fraises ou les tomates bon marché que l’on consomme en toute bonne conscience depuis des années proviennent d’immenses exploitations maraîchères en Espagne qui utilisent une main d’œuvre nord-africaine exploitée et dont l’impact environnemental est désastreux, notamment sur les nappes phréatiques. Des articles dans la presse nous alertent tantôt sur l’utilisation de pesticides interdits en France dans les cultures bananières des Antilles, tantôt sur le sort des ouvriers agricoles victimes des produits chimiques qu’ils épandent dans champs, tantôt sur le recours aux antibiotiques pour engraisser les bêtes de boucherie. On sollicite nos signatures pour des pétitions contre l’abattage des forêts primaires transformées en prairies pour le bétail destiné à confectionner les hamburgers de nos fast-food, ou contre les pollutions générées par les fermes d’aquacultures et la surpêche qu’elles occasionne pour nourrir leur élevages ou encore contre les conditions de vie des porcs ou des volailles élevées en batterie. La liste est longue de ces pratiques de l’agrobusiness dictées par l’exigence économique, dont on ne mesure l’impact écologique qu’avec retard et dont on ignore généralement l’impact sur notre organisme des aliments qui en sont issus. Les produits frais, les fruits et légumes, beaux sur l’étalage, parfois bien décevants au goût, contiennent, outre les résidus de produits chimiques, de moins en moins de vitamines et d’oligoéléments. Quand aux produits transformés, conserves, plats préparés, lyophilisés, surgelés, etc., largement majoritaires dans les rayons, outre qu’ils sont souvent trop gras, trop sucrés, trop salés, ils contiennent en grande quantité des toxiques issus de réactions chimiques provoquées par les cuissons, pasteurisation, mélanges, etc. Ainsi, par exemple, l’acrylamide, un neurotoxique que l’on retrouve en quantité substantielle dans les pains, biscottes, chips, frites, biscuits, gâteaux apéritifs, etc. A cela s’ajoute les conservateurs, exhausteurs de goût, colorants et autres additifs alimentaires dont l’innocuité n’est pas toujours garantie.

Des impacts sur la santé largement sous-estimés

Des annonces récentes et rassurantes faites à propos de l’augmentation attendue de l’espérance de vie donneront peut-être à penser que cette alimentation industrielle ne serait pas si toxique. On vit plus longtemps et en meilleure santé entend-on dans les médias. Mais personne ne met en garde sur la fragilité de cet acquis gagné essentiellement par de la technologie médicale, certes réparatrice, mais coûteuse et dont on oublie qu’elle est aussi énergétivore, polluante et consommatrice de ressources naturelles. Si elle en masque encore les effets sur l’espérance de vie, elle n’empêche pas la progression constante et soutenue des maladies dont un grand nombre ont des liens avérés avec l’alimentation, comme par exemple les maladies cardiovasculaires, l’obésité, le diabète, certains cancers, certaines maladies chroniques ou allergiques. Selon l’ancien président Bill Clinton dont la fondation œuvre pour la protection de l’enfance, du fait de l’obésité infantile, la plus jeune génération américaine pourrait être la première de l’histoire à avoir une espérance de vie plus faible que celle de ses parents. Le diabète à lui seul englouti chaque année aux Etats-Unis une somme supérieure à ce qu’ont coûté les programmes spatiaux depuis cinquante ans qu’ils existent. En France plus de 12 millions de personnes sont soignées pour des affections de longue durée. En 2010 la CNAM n’en comptait que 8 million ! On reparlera encore du trou de la sécu.

Des solutions existent

S’il est vrai que l’impact des activités humaines est très largement négatif sur l’ensemble de la planète, cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agit là d’une fatalité, d’un atavisme anthropique indépassable. Il existe des méthodes de cultures qui ont un impact positif sur l’environnement en ce sens qu’elles restaurent les sols, améliorent leur fertilité d’année en année, favorisent la biodiversité, rétablissent les équilibres écologiques, tout en étant spectaculairement productives. Certaines de ces techniques sont séculaires, voire millénaires, d’autres sont plus récentes : Pour la restauration des sols, la technique canadienne du bois raméal fragmenté, le BRF, est particulièrement performante. Les techniques de paillages, plus anciennes, sont très efficaces pour l’entretien des sols. On peut aussi citer des méthodes de cultures biologiques plus complexes comme la permaculture qui a pour objectif d’obtenir le maximum de la nature avec le minimum d’intervention humaine, ou l’agriculture biologique holistique mise au point par l’Institut de Recherche en Agriculture Biologique Européenne (IRABE). Les recherches menées par le Laboratoire d’Analyse Microbiologique des Sols (LAMS) de Claude et Lydia Bourguignon, les conservatoires de plantes tels que la ferme saint Marthe ou Kokopelli, sont autant de connaissances et de savoir-faire accumulés ces trente dernières années (voire parfois plus) qui permettent de maximiser la valorisation des milieux naturels tout en maintenant leur productivité. Et ce qui est remarquable avec ces méthodes, c’est qu’elles permettent d’obtenir une très grande variété de produits végétaux et animaux d’une très haute valeur nutritive, tout améliorant considérablement la biodiversité. Mais ces bonnes pratiques agricoles qui impliquent une organisation et des savoir-faire très éloignés des canons du productivisme, ont du mal à se développer. Généralement moins mécanisables, elles requièrent souvent plus de main-d’oeuvre, notamment lors des récoltes. Face à l’agriculture conventionnelle qui ne répercute pas le coût des atteintes qu’elle porte à l’environnement, leur rentabilité est d’autant plus mal assurée que le surcoût à la production qui en découle n’est pas compensé par une différentiation des produits sur le marché.

Que vaut le label BIO ?

Certes il existe les labels BIO et AB qui garantissent au consommateur des usages agricoles plus conforme aux exigences environnementales, mais sont-ils suffisant ? De plus en plus souvent on trouve sous ces labels des produits frais aussi médiocres que ceux de la grande distribution. Des fruits sans saveur, qui passent directement de l’état pas mûr à celui de pourri. En effet la garantie BIO ne porte que sur la non utilisation de produits chimiques de synthèse. Si cette condition est nécessaire, elle est loin d’être suffisante pour garantir à la fois une qualité nutritive optimale et un impact environnemental positif. Le succès grandissant du BIO auprès des consommateurs aiguise les appétits. Les contraintes du cahier des charges sont contournées. Les méthodes et les dérives de l’agriculture conventionnelle comme la monoculture extensive ou la surexploitation de la ressource en eau sont de plus en plus souvent appliquées à l’agriculture. Les produits chimiques interdits sont remplacés par des intrants labellisés BIO ou des produits chimiques tolérés comme par exemple le sulfate de cuivre. Outre que ces pratiques discréditent le BIO, elles marginalisent la production de qualité. La garantie BIO peut-elle évoluer dans le sens d’une meilleure qualité ? Ce n’est pas certain. Peut-être faudra-t-il qu’émerge un nouveau label ? Un label qui aurait la particularité d’associer deux exigences fondamentales : la valeur nutritionnelle et l’impact sur l’environnement.